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La légende de Sainte Odile, patronne de l'Alsace

Sainte Odile, patronne de l'Alsace

 

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La statue de Sainte Odile au monastère du Mont Sainte Odile.

 

 

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Le Mont Sainte Odile depuis lequelle on peut observer toute l'Alsace.

 

Contrefort des Vosges du Nord de 763 mètres d'altitude, à quarante kilomètres de Strasbourg, le Mont Sainte-Odile domine la plaine d'Alsace et par temps clair, est un point de vue remarquable sur la vallée du Rhin et les crêtes de la Forêt Noire. Parfois de malicieux nuages partent à son assaut, le contournant à plaisir. Du sommet, le touriste médusé, puis contrarié, voit ces brumes laiteuses venues du Rhin s'étirer en écharpes et obstruer sa vue. De malveillantes sorcières déploieraient-elles leurs voiles pour enserrer la cime à la limite de ce "Mur païen" construit par les Celtes dès 800 à 600 avant Jésus-Christ ? Malgré les brèches faites au cours des âges, ce rempart de onze kilomètres de long, de deux à trois mètres de hauteur pour se protéger des incursions barbares, reste un ouvrage imposant avec d'énormes blocs de pierre reliés entre eux par des tenons de chêne. Les curieux s'ingénient à déchiffrer les nombreuses inscriptions romaines gravées dans la roche, et la tradition affirme que ce " Mur" porte malheur à ceux qui veulent le dégrader.

Plus haut que la nue, telle une couronne, voici l'antique abbaye et la chapelle dédiée à Sainte Odile. Autrefois, vers 660 au temps du roi Dagobert Il s'élevait en ce lieu, au faîte de l'éperon rocheux, le château de Hohenbourg, domaine du duc d'Alsace Adalric, Attich ou Etticho, dont la bravoure était connue à la ronde, et de sa femme Bereswinde, sour de Saint Erhard et cousine de Saint Léger. On attendait alors un enfant au foyer et le jeune seigneur souhaitait vivement un garçon pour lui léguer ses biens et ses titres.

Or un jour, au retour d'une chasse au daim, comme il était d'un caractère violent et emporté, d'une barbarie souvent impulsive caractérisant les peuplades récemment christianisées, il entra dans une terrible colère en apprenant qu'il était le père d'une fille. Il se trouva d'autant plus humilié que le bébé était chétif et aveugle.

- Cette enfant maladive doit être mise à mort. Oh la !... garde, je te charge de la faire disparaître, de la décapiter.

Cependant, la mère ayant gagné le cour de l'homme d'armes, le nouveau-né fut épargné et confié d'abord à une nourrice de Scherwiller près de Sélestat. Peut-être l'emmena-t-elle ensuite au monastère de Palma (Baume-les-Dames) ... Mais un grimoire de ce couvent rappelle que la mère, Bereswinde elle-même, conduisit vers 662, sa fillette âgée de deux ans environ, à sa tante abbesse à Baume-les-Dames en Franche-Comté, à cent cinquante kilomètres au sud, dans cette vallée du Doubs aux défilés pittoresques et aux pentes herbeuses.

Les années passèrent et l'enfant grandit dans une douce quiétude, initiée aux choses saintes, à la contemplation et à la prière. Nul ne savait alors qu'elle n'avait pas été baptisée... Quand elle atteignit l'âge de treize ans, l'évêque Ehrhard de Bavière, son oncle, eut selon plusieurs chroniques, une vision lui enjoignant de se rendre à Baume.

-Tu trouveras dans ce prieuré une jeune fille gracieuse et pure dont les yeux ne connaissent pas la lumière du jour. Tu la baptiseras en lui donnant le nom d'Odile ou Otilia. Alors les écailles tomberont et sa vue s'éclairera.

Le prélat, qui déplorait amèrement la sauvagerie de son beau-frère, se mit en route à travers landes et forêts. Dès son arrivée au monastère, il procéda à la cérémonie, plongea la jeune fille dans une cuve suivant l'usage antique, fit les onctions prescrites avec les saintes huiles, en prononçant la formule consacrée: "Au nom de Jésus-Christ, sois désormais éclairée des yeux du corps et des yeux de l'âme."

A ces mots, les paupières de l'aveugle s'ouvrirent et ses yeux s'illuminèrent. Odile dont le nom signifie Fille de la lumière avait recouvré la vue. Ce miracle fut accueilli avec reconnaissance et l'enfant souriante, aux prunelles bleues comme un ciel de printemps, demeura encore une dizaine d'années parmi les religieuses qui achevèrent son éducation. Jusqu'à la Révolution, fut conservé précieusement à Baume un voile de soie mêlée d'or qu'elle aurait tissé de ses mains.

Au château de Hohenbourg, le duc était persuadé de la mort de sa fille aînée et la mère se désolait de ne pouvoir se rendre à Baume, car elle craignait d'attirer l'attention de son époux et de susciter son courroux. Avec le temps, peut-être espérait-elle l'apaisement et la réconciliation ? Un garçon, Hugo, était né après le départ d'Odile. Élevé dans la bonté et la charité par sa mère, dont il possédait le cour sensible et secourable, il était devenu au fil des années un damoiseau loyal et brave comme son père, dont il était l'orgueil.

Un jour, une indiscrétion de la nourrice lui apprit l'existence d'une sour aînée. Intrigué, il s'intéressa vivement à l'histoire et voulut en savoir tous les détails. Puis les jours passèrent et son esprit resta préoccupé. Désirant connaître cette sour lointaine, sous prétexte de chasser l'ours, il s'aventura jusqu'à Balme, c'est-à-dire Baume, où dans le jardin, il aperçut Odile en robe blanche qui cueillait des fleurs pour la décoration de la chapelle. Qu'elle était charmante avec ses longs cheveux et son regard clair ! Cependant il n'osa s'approcher d'elle; il fallait qu'il attendrît son père et préparât le retour au château de celle qu'il appelait tout bas sa tendre sour. Comme les vents se levaient faisant grincer les chaînes du pont, il rentrait et franchissait à cheval le portail de Hohenbourg dans un galop poussiéreux... Il s'empressa auprès de sa mère et lui demanda conseil.

- Ô noble dame, ne croyez-vous pas qu'il serait temps d'annoncer à mon père l'existence d'Odile ?

- Peut-être avez-vous raison mon fils, mais soyez prudent, le duc étant toujours aussi emporté.

Quelque temps plus tard, Adalric demanda à Hugo de l'accompagner en expédition au-delà du Rhin. Au cours des combats, celui-ci se fit remarquer par sa hardiesse et sortit vainqueur de la mêlée à la grande satisfaction du duc. Voyant son père détendu et heureux, jugeant le moment opportun, le jeune seigneur s'approcha de lui, décidé à lui parler d'Odile.

- Père, savez-vous que votre fille première-née, ma sour, est bien vivante et grandit dans une communauté religieuse...

Il ne put achever et le duc, furieux, lui donna un soufflet : - Comment oses-tu me parler de celle que j'ai bannie, par laquelle j'ai été humilié ? Ah ! Je te ferai passer de vie à trépas si tu persistes...

Le preux chevalier se tut, l'âme tourmentée, mais garda l'espoir de faire triompher sa cause. Plus tard, par des chemins détournés, il s'en fut à Baume-les-Dames où il se présenta à sa sour, lui dévoilant ses origines et son projet de la ramener au château. Il convint même de la date du voyage. De son côté, Odile l'entretint de ses occupations, de ses compagnes dont certaines la jalousaient depuis le baptême miraculeux.

 

- Comme elle serait ravie de faire connaissance avec les siens ! De retour en Alsace, Hugo dépêcha à Odile un chariot chargé de vêtements magnifiques accompagné d'une brillante escorte. Un tel appareil, pensait-il, ne pouvait qu'impressionner favorablement Adalric.

Au jour fixé, le cortège se mit en route, arriva au pied du mont dans le soleil couchant qui faisait resplendir ses ors carminés sur les coteaux. Le seigneur et son fils se trouvaient sur les remparts et scrutaient l'horizon, jouissant pleinement de la vue splendide jusqu'aux lointains grisâtres du Rhin.

- Quel est ce char qui gravit le chemin rocailleux ? On dirait qu'un noble voyageur vient nous visiter.

- Père, répartit Hugo avec une émotion mêlée d'angoisse, c'est votre fille Odile qui n'est pas morte comme vous le pensez et qui a recouvré la vue par la grâce de Dieu. Elle vient faire votre connaissance, vous réjouir et...

Hélas ! Il ne put achever car le duc, les yeux exorbités, vociférait comme un dément, blessé dans son incommensurable orgueil.

- Cette désobéissance te sera fatale. Pourquoi t'acharnes-tu à m'humilier ? ...Et il transperça le corps de son fils qui s'écroula.

- Père !... Mais déjà le jeune homme expirait.

En face de l'irréparable, devant le corps inanimé, Adalric réalisa l'horreur de son forfait et pleura amèrement.

Tandis qu'il s'esquivait, prétextant une partie de chasse, hommes de garde et serviteurs accouraient, demeuraient effondrés.

 

Prévenue par sa mère, Odile se réfugia dans une ferme proche où elle revêtit des vêtements de paysanne et ne dédaigna pas de se livrer à d'humbles travaux. Cherchant à oublier son crime, le duc parcourait chaque jour les forêts, traquant le gibier. Un soir, il se trouvait près d'une hutte quand Odile en sortit, une cruche à la main pour se diriger vers la source.

- Donne-moi à boire car j'ai soif et sois remerciée. Tandis qu'elle s'exécutait et puisait l'eau, le seigneur la dévisagea longuement... Elle avait à la fois les traits délicats de sa femme et quelques rictus de lui-même.

- Serait-ce cette fille Odile ?

De tout son être émanaient une noblesse naturelle, une distinction et une modestie qui subjuguaient.

- Comment te nommes-tu et quelle est ta famille ?

- On m'appelle Fille de lumière, car lors de mon baptême, mes yeux se sont ouverts. Tous les hommes sont mes frères.

- Odile, je te reconnais pour ma fille. Il me semble voir Bereswinde quand elle était jeune... Viens embrasser ton père, le malheureux duc d'Alsace... Pardonne-moi toutes mes fautes : tu es le doigt de Dieu qui me montre le chemin. Tout au long de ces interminables parties de chasse, je méditais... Mais je suis affreusement puni puisque j'ai perdu mon cher fils Hugo...

Viens au château et quitte ces haillons. Pourtant tu n'es pas responsable de la mort de ton frère. Seuls sont en cause mon aveuglement et mon orgueil.

Odile s'en fut avec son père à Hohenbourg où, avec émotion, elle retrouva sa mère et le souvenir de son frère. En ce haut lieu où souffle l'esprit et où la nature se montre partout grandiose, elle passait de longues heures en contemplation, comprenant la vanité du monde, demandant pardon pour son père, offrant sa vie au Créateur.

Auprès d'elle, Adalric s'adoucissait. Sa joie était grande lorsqu'il la présentait aux parents et amis qui appréciaient sa beauté, son charme rayonnant, ses dons et ses vertus.

Divers seigneurs songèrent à demander sa main pour leur fils. Un soir Adalric l'appela pour lui annoncer sur un ton enjoué et satisfait:

- Ma chère Odile, je me fais vieux et pour assurer ton avenir, j'ai décidé que notre noble voisin, ce riche et puissant prince de Germanie, deviendrait ton époux.

La pieuse jeune fille sentit le chagrin lui serrer la gorge et les pleurs lui mouiller les yeux. Elle supplia le duc de ne pas la contraindre au mariage et à rompre son vou de virginité. Irrité, le maître des lieux ne pouvait comprendre...

- Cette fantaisie passerait !

Il lui signifia donc que la cérémonie aurait lieu prochainement

 

Retirée dans sa chambre, Odile résolut de se soustraire à cette décision parjure. A la faveur de l'obscurité, quand le château parut endormi, elle sortit sans bruit, longeant les rem- parts, empruntant un passage secret pour gagner la vallée. Enveloppée dans une longue cape, elle se hâta à travers bois et landes. Après plusieurs jours de marche harassante, elle arriva en vue du Rhin, au large ruban majestueux et miroitant. Apercevant un pêcheur sur sa barque, elle l'apostropha.

- Pourriez-vous me faire traverser le fleuve ? En récompense je vous laisserai cette chaîne en or que je porte au cou. L'homme accepta et bientôt elle reprit sa fuite précipitée à travers la Forêt Noire. Était-elle enfin sauvée ?

Le lendemain de son départ, le prétendant et son escorte se présentaient à Hohenbourg. Les trompes retentirent longuement et quelques invités s'assemblèrent dans la chapelle fleurie. Bereswinde pénétra dans la chambre de sa fille pour les ultimes préparatifs, mais demeura interdite :

- Odile ? Odile ?

Alertés, tous les occupants du château unirent leurs efforts en de vaines recherches. Il fallut bien se rendre à l'évidence: Odile avait quitté Hohenbourg !

Adalric et le "fiancé" partirent à cheval sur ses traces, dévalèrent la pente au grand galop et atteignirent bientôt le Rhin au bord duquel se dressaient quelques misérables cabanes. Le pêcheur qui avait reçu le bijou put les renseigner et leur indiqua la direction prise par la fugitive quelques jours avant.

Déjà ils chevauchaient outre-Rhin. Quand Odile les aperçut au loin, elle invoqua la Vierge à genoux. Alors une lueur éblouissante éclaira le bois et le rocher au pied duquel elle était en prière, s'ouvrit pour la laisser passer, puis se referma.

Bouleversé par ce miracle, Adalric, n'en croyait ses yeux :

- Le ciel ! Le ciel ! Il ne faut pas enfreindre ses desseins. Ma fille sera religieuse comme elle l'a promis et je lui donnerai mon château pour y fonder un monastère.

Alors le roc se fendit à nouveau tandis qu'Odile s'avança dans une auréole de lumière. Muets d'admiration, duc, prétendant et gens de l'escorte s'agenouillèrent. Du rocher, très proche de Fribourg, s'écoula un filet d'eau, clair et frais, nommé encore de nos jours "fontaine de Sainte Odile". Au-dessus de cette source fut édifiée plus tard une chapelle consacrée à la Sainte.

Le seigneur tint parole et aida sa fille à transformer Hohenbourg en couvent où se ras- semblèrent des jeunes filles nobles d'Austrasie et de Bourgogne qui souhaitaient rester vierges. On évoque toujours aux environs du Haut Barr et d'Ottrott les nombreux miracles qui eurent lieu dès qu'Odile fut installée à l'abbaye. Des contrées les plus éloignées affluèrent aveugles et malades auxquels elle rendait la vue ou la santé au nom de Dieu.

Un jour, au cours d'une promenade avec ses religieuses sur une pente abrupte, elle rencontra un vieillard exténué, haletant, mourant de fatigue et de soif, qui avait tenu à lui présenter une fillette aveugle. Compatissante, Odile chercha en vain une fontaine autour d'elle, puis se servant de sa crosse d'abbesse, elle en frappa le rocher d'où jaillit aussitôt l'eau vive qui désaltéra et ranima le pèlerin. Cette source est aujourd'hui recueillie dans une vasque protégée par une grille.

Odile pensa aux enfants et aux malades indigents pour lesquels il était trop pénible de faire l'ascension du mont. Dans un vallon du côté de Saint-Nabor, elle fit élever un hospice.

Avec le temps grandit la renommée d'Odile qui soulageait les misères, se dépensait sans compter, sans jamais se plaindre. Après la mort de ses parents, elle pria chaque jour pour eux, surtout pour implorer le pardon des fautes de son père. De nos jours, sur la terrasse se trouvent deux chapelles dont la plus grande, celle "des Larmes" construite sur un cimetière datant du Moyen Age avec ses tombes taillées dans le roc, rappelle selon la légende, qu'à cet endroit Odile pleura. Sous un grillage voûté, on voit la pierre sur laquelle elle se serait agenouillée.

Une nuit, son père lui apparut, poursuivi par Satan et implorant son aide. Alors elle jeûna, se mortifia, s'épuisa aux tâches les plus pénibles : ce dur régime devait lui être fatal. Un matin, alors qu'elle sombrait dans une profonde torpeur, les religieuses à son chevet voulurent la réveiller. En gémissant, elle leur murmura :

- Ah ! Mes sours, vous avez interrompu mon rêve. Ce que je voyais était merveilleux... Je me trouvais au ciel avec mes parents et mon frère, mon père étant enfin délivré...

 

Un sourire bienheureux transfigura son visage tandis qu'elle rendait le dernier soupir et qu'une brise parfumée soufflait sur le mont... Une colombe immaculée s'envola vers les nues et toutes les cloches de Hohenbourg, Niedermunster et du Val carillonnèrent longuement.

C'était en l'année 720. La Chapelle Sainte-Odile, bâtie de son vivant et consacrée d'abord à saint Jean, abrite encore son tombeau.

 

 

"Légendes d'Alsace et de Franche-Comté", écrit par Gay Sarazin-Heidet

Texte issu du site http://www.laplanetedemychele.com/

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